Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Publicité

L'homme, maître et possesseur de la nature

vache

"Tout au début de la Genèse, il est écrit que Dieu a crée l'homme pour qu'il règne sur les oiseaux, les poissons et le bétail. Bien entendu, la Genèse a été composée par un homme et pas par un cheval. Il n'est pas du tout certain que Dieu est vraiment voulu que l'homme règne sur les autres créatures. Il est plus probable que l'homme a inventé Dieu pour sanctifier le pouvoir qu'il a usurpé sur la vache et le cheval.
Oui, le droit de tuer un cerf ou une vache, c'est la seule chose sur laquelle l'humanité toute entière soit unanimement d'accord, même pendant les guerres les plus sanglantes.

Ce droit nous semble aller de soi parce que c'est nous qui nous trouvons au sommet de la hiérarchie. Mais il suffirait qu'un tiers s'immisce dans le jeu, par exemple un visiteur venu d'une autre planète dont le dieu aurait dit : "Tu règnerais sur les créatures de toutes les autres étoiles" et toute l'évidence de la Genèse serait aussitôt remise en question. L'homme attelé à un charroi par un Martien, éventuellement grillé à la broche par un habitant de la Voie lactée, se rappellera peut-être alors la côtelette de veau, qu'il avait coutume de découper sur son assiette et présentera (trop tard) ses excuses à la vache.

Tereza s'avance avec son troupeau de génisses, elle les pousse devant elle, il y en a toujours une qu'il faut gronder parce que les jeunes vaches sont de bonne humeur et s'écartent du chemin pour courir dans les champs.

Karénine (un chien) l'accompagne. Voilà deux ans qu'il la suit jour après jour au pâturage. D'habitude, çà l'amuse beaucoup de se montrer sévère avec les génisses, de leur aboyer après et de les injurier (son Dieu l'a chargé de règner sur les vaches et il en est fier).
Mais aujourd'hui, il marche avec beaucoup de mal et sautille sur trois pattes; sur la quatrième, il a une plaie qui saigne. Toute les deux minutes, Tereza se penche pour lui caresser le dos. Quinze jours après l'opération, il est évident que le cancer n'est pas enrayé et Karénine ira de mal en pis.

En chemin, ils rencontrent une voisine qui se rend à l'étable, chaussée de bottes en caoutchouc. La voisine s'arrête : "qu'est ce qu'il a, votre chien ? On dirait qu'il boîte !" Tereza répond : "il a un cancer. Il est condamné", et elle sent sa gorge se serrer et elle a du mal à parler. La voisine aperçoit les larmes de Tereza et se met presque en colère : "Bon Dieu, vous n'allez tout de même pas pleurer pour un chien !" Elle n'a pas dit çà méchamment, elle est brave, c'est plutôt pour consoler Tereza.
Tereza le sait, elle habite le village depuis assez longtemps pour comprendre que si les paysans aimaient leurs lapins comme elle aime Karénine, ils ne pourraient en tuer aucun et ne tarderaient pas à creuver de faim parmi leurs animaux. Pourtant la remarque de la voisine lui paraît hostile. "Je sais", répond-elle sans protester, mais elle s'empresse de se détourner et poursuit son chemin. Elle se sent seule avec son amour pour son chien. Elle songe avec un sourir mélancolique qu'elle doit le cacher plus jalousement que s'il fallait dissimuler une infidélité. L'amour qu'on porte à un chien scandalise. Si la voisine apprenait qu'elle trompait Tomas, elle lui taperait gaiement dans le dos d'un air complice !

[...] Tereza caresse la tête de Karénine qui repose paisiblement sur ses genoux. Elle se tient à peu près ce raisonnement : il n'y a aucun mérite à bien se conduire avec ses semblables. Tereza est forcée d'être correcte avec les autres habitants du village, sinon elle ne pourrait pas y vivre, et même avec Tomas, elle est obligée de se conduire en femme aimante car elle a besoin de Tomas. On ne pourra jamais déterminer avec certitude dans quelle mesure nos relation avec autrui sont le résultat de nos sentiments, de notre amour, de notre non-amour, de notre bienveillance ou de notre haine, et dans quelle mesure elles sont d'avance conditionnées par les rapports de force entre individus.

La vraie bonté de l'homme ne peut se manifester en toute pureté et en toute liberté qu'à l'égard de ceux qui ne représentent aucune force. Le véritable test moral de l'humanité (le plus radical, qui se situe à un niveau si profond qu'il échappe à notre regard), ce sont ses relations avec ceux qui sont à sa merci : les animaux. Et c'est ici que s'est produite la plus grande faillite de l'homme, débâcle fondamentale dont toutes les autres découlent.

[...] J'ai toujours devant les yeux Tereza assise sur une souche, elle caresse la tête de Karénine et songe à la déroute de l'humanité. En même temps, une autre image m'apparaît : Nietzsche sort d'un hôtel de Turin. Il aperçoit devant lui un cheval et un cocher qui le frappe à coups de cravache. Nietzsche s'approche du cheval, il lui prend l'encolure entre les bras sous les yeux du cocher et il éclate en sanglots.

Ca se passait en 1889 et Nietzsche s'était déjà éloigné, lui aussi, des hommes. Autrement dit : c'est précisément à ce moment-là que s'est déclarée sa maladie mentale. Mais selon moi, c'est bien là ce qui donne à son geste sa profonde signification. Nietzsche était venu demander au cheval pardon pour Descartes. Sa folie (donc son divorce d'avec l'humanité) commence à l'instant où il pleure sur le cheval.

Et c'est ce Nietzsche-là que j'aime, de même que j'aime Tereza, qui caresse sur ces genoux la tête d'un chien mortellement malade. Je les vois tous deux côte à côte : ils s'écartent tous deux de la route où l'humanité, "maître et possesseur de la nature", poursuit sa marche en avant."

Milan Kundera-L'insoutenable légèreté de l'être

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article