• L’origine de toutes les violences

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    Tu liras avec grand profit l'entretien ci-après réalisé par une journaliste (Maïté Darnault) du magazine Le Monde des religions, édition n°48 de juillet/août,  avec Florence Burgat, philosophe spécialiste de la condition animale et directtrice de recherche à l'INRA-CNRS.

    Dissociant l’ «institution de la viande» contemporaine de la prédation, la philosophe Florence Burgat considère le végétarisme comme le fondement d’une éthique au service de la condition animale.

    Quelle thèse développez-vous sur la condition animale ?
    Dans un travail sur la place et la fonction du concept d’animalité dans la philosophie moderne et contemporaine, j’ai montré en quoi les animaux sont définis de manière privative : ce que l’homme a, l’animal ne l’a pas - il est sans âme, sans raison, sans langage, sans conscience. Une perspective continuiste, mais au fond peu différente du dualisme radical, présente les animaux comme des ébauches de l’humain : ils ont moins de langage, moins de raison, moins de culture. Ces approches me semblent peu satisfaisantes.
    Dans la lignée des approches phénoménologiques de la singularité animale, je m’interroge sur l’existence animale, en restant consciente de l’extrême variété de ses formes : dans quelle mesure peut-on parler d’une existence animale, donc d’un rapport à l’expérience, au plaisir et à la peine, à l’affectivité, au monde environnant ?
    La mise en évidence d’une existence animale, et non d’une « simple vie », comme le clame une tradition bien ancrée, peut permettre de fonder une éthique à l’égard des animaux.


    Vous vous interrogez de manière critique sur le sort réservé aux animaux dans les sociétés occidentales…
    De la chasse aux techniques d’élevage, le rapport de l’homme aux animaux a toujours été violent, voire cruel. Cependant, une grande rupture a eu lieu avec la révolution industrielle. Car non seulement les moyens scientifiques et techniques permettent d’exploiter un plus grand nombre d’animaux, mais le champ des domaines d’utilisation des animaux s’est considérablement accru.
    On produit désormais un stock d’animaux sélectionnés, façonnés, adaptés par les techniques de la génétique aux attentes notamment dans les domaines de la boucherie, de l’expérimentation, mais aussi des animaux dits de compagnie.


    Vous êtes vous-même végétarienne. Qu’est-ce que le « végétarisme éthique » ?
    Les personnes qui pratiquent un « végétarisme éthique » sont des personnes qui, à la faveur d’expériences ou d’informations sur l’élevage, le transport, l’abattage, mais aussi la pêche, ont décidé de ne plus se nourrir de ce qui provient de la mise à mort.
    Il ne faut cependant pas se fermer les yeux sur les problèmes éthiques posés par la consommation des « produits laitiers » où la mort de la « reproductrice » n’est que différée et où le petit, que l’on fait naître afin d’obtenir du lait, est tué au plus tard à six mois. Si la production d’œufs ne pose pas ce problème, la sélection des poules pondeuses, les conditions de cet élevage et la durée de vie extrêmement courte de ces animaux « forcés » rendent aussi cette production contestable du point de vue du végétarisme éthique. Du coup, le végétarisme éthique, s’il se veut cohérent, tend vers le végétalisme.


    Que pensez-vous des arguments de Dominique Lestel ?
    Tout d’abord, le fait de regarder d’emblée un animal comme un « individu » que l’on va tuer pour le manger est, à mon sens, à l’origine de toutes les autres formes de violence. Ensuite, pourquoi l’être humain devrait-il forcément s’identifier à un carnivore alors qu’il est omnivore ? Je conteste vivement cette manière de toujours ramener l’animal à la prédation. Il s’agit en réalité d’alimenter une certaine image de l’« animalité ». De plus, il y a une différence fondamentale entre la prédation et l’institution de la viande.
    Le modèle du carnivore qui part en chasse ne nous correspond plus : nous allons au supermarché et nous achetons un morceau de viande dans une barquette. Je suis très réservée quant au fait qu’il y ait une « part animale » dans l’homme, parce que ce l’on évoque ainsi est la pulsion obscure, incontrôlable, dont il faudrait s’accommoder… Qu’il y ait, comme Freud a pu le montrer, une pulsion de mort chez tous les organismes vivants, oui. Mais il ne s’agit pas de la « part animale » de l’homme, c’est quelque chose d’inhérent à presque tout le vivant : le grand mystère du mal en quelque sorte.
    Quant à dire que les végétariens n’aiment pas les animaux car ils ne les mettent pas dans leur estomac, faut-il comprendre que nous devrions nous mettre à manger tous ceux que nous aimons ?!


    Quelles évolutions concrètes le mouvement animaliste a-t-il permis ?
    Par exemple, l’Autriche a interdit en 2005 les animaux sauvages dans les cirques, les élevages destinés à la fourrure et de ceux en batterie de poules pondeuses ; en 2006, l’expérimentation sur les grands singes ; en 2008, l’élevage de lapins en cages. On note un changement de vocabulaire dans les directives européennes : il est non seulement fait état de la « douleur » et de la « souffrance » des animaux, mais aussi de leur « détresse » et de leur « angoisse ». N’est-ce pas une sorte de terrible aveu ?
    On peut être plus que réservé quant à l’existence d’un « carnivorisme éthique », car au-delà de la contradiction dans les termes, une double contrainte apparaît. Elle consiste à réclamer en même temps deux regards qui se contredisent l’un l’autre : comment est-il possible de considérer les tombereaux d’animaux déversés chaque jour dans les abattoirs, et qui sont là pour faire tourner la machine, comme « des êtres sensibles qui méritent notre respect » ?


    On reproche parfois aux végétariens leur manque de réalisme…
    Pourquoi tenir tant à ce que la boucherie continue ? Il est intéressant de voir que les plus opposés au remplacement de la viande de boucherie par la viande in vitro (c’est-à-dire la culture de muscles obtenus à partir de cellules, et qui fait l’objet d’intenses recherches), ce sont les carnivores. Donc ce qu’ils veulent continuer à manger, c’est un animal qui était vivant, un individu. Je suis favorable au développement de la viande in vitro. Ne résout-elle pas tous les problèmes que pose l’élevage ? Viande non-consommatrice d’espace, d’alimentation et d’eau, non-polluante, dépourvue de tout agent pathogène, viande qui permettrait de maintenir le « plat de résistance » et donc de sauver la convivialité que certains jugent mise en péril par l’alimentation végétarienne… Voilà qui prend en compte beaucoup d’éléments de réalité.


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